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Théorie moderne du portefeuille

Le « repas gratuit » de la finance : comment diversifier peut réduire le risque sans sacrifier le rendement

Harry Markowitz14 min de lecture

Imaginez que vous deviez traverser une rivière sur une passerelle. Vous pouvez poser tout votre poids sur une seule planche ou le répartir sur plusieurs planches. Si l’une d’elles cède, les autres peuvent encore vous soutenir. En finance, la diversification repose sur une logique comparable : ne pas faire dépendre tout son patrimoine d’un seul investissement, d’une seule entreprise ou d’un seul scénario économique.

Cependant, la diversification va plus loin que le simple conseil populaire « ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier ». Il ne suffit pas de multiplier les placements. Encore faut-il choisir des actifs dont les comportements sont suffisamment différents.

C’est là qu’intervient la théorie moderne du portefeuille de Harry Markowitz. Son apport essentiel peut se résumer ainsi : le risque d’un portefeuille ne dépend pas seulement du risque de chaque actif, mais aussi de la manière dont ces actifs évoluent les uns par rapport aux autres.

Cette idée, simple en apparence, a profondément transformé la finance.

Au début des années 1950, l’analyse financière se concentrait surtout sur les caractéristiques individuelles des investissements. Pour choisir une action, on étudiait l’entreprise, ses bénéfices, ses perspectives et son niveau de risque. L’investisseur cherchait en quelque sorte les meilleurs titres pris séparément.

Harry Markowitz propose une autre question : au lieu de demander « Quel est le meilleur actif ? », pourquoi ne pas demander « Quelle est la meilleure combinaison d’actifs ? »

Dans un article publié en 1952, il formalise le lien entre trois notions : le rendement attendu, le risque et la corrélation. Ses travaux deviendront l’un des fondements de la finance moderne et lui vaudront, plusieurs décennies plus tard, le prix Nobel d’économie en 1990, partagé avec Merton Miller et William Sharpe.

L’intuition de Markowitz est qu’un portefeuille doit être considéré comme un ensemble. Un actif qui semble peu séduisant lorsqu’il est observé seul peut devenir très utile s’il réagit différemment des autres. Il peut alors jouer un rôle d’amortisseur.

Prenons une entreprise qui vend des parapluies et une autre qui exploite des parcs de loisirs en plein air. Une saison très pluvieuse peut favoriser la première et pénaliser la seconde. Une saison ensoleillée peut produire l’effet inverse. Chaque activité reste risquée, mais leur association peut rendre l’ensemble plus stable.

Ce raisonnement ne signifie évidemment pas qu’il faut investir dans des fabricants de parapluies. Il montre simplement que deux risques peuvent partiellement se compenser lorsqu’ils ne se réalisent pas au même moment.

Qu’appelle-t-on exactement le rendement ?

Le rendement mesure l’évolution de la valeur d’un investissement sur une période donnée. Il tient compte, selon les cas, de la hausse ou de la baisse du prix ainsi que des revenus reçus, comme les dividendes ou les intérêts.

Si un placement de 1 000 euros vaut 1 050 euros un an plus tard, en tenant compte des revenus distribués, son rendement est de 5 %.

La formule la plus simple est :

Dans la pratique, le rendement futur n’est pas connu. On travaille donc avec un rendement attendu, c’est-à-dire une estimation fondée sur différents scénarios, données historiques ou hypothèses économiques.

Supposons qu’un actif puisse connaître trois situations. Dans une économie favorable, il rapporte 12 %. Dans une économie stable, il rapporte 5 %. Dans une économie défavorable, il perd 8 %. Si nous attribuons une probabilité à chaque scénario, nous pouvons calculer une moyenne pondérée. Cette moyenne représente le rendement attendu.

Il faut bien comprendre qu’un rendement attendu n’est pas une promesse. C’est une estimation. Un placement dont le rendement attendu est de 6 % peut gagner 15 %, rester stable ou perdre de la valeur.

Comment mesure-t-on le risque ?

Dans le langage courant, le risque évoque surtout la possibilité de perdre de l’argent. Dans la théorie de Markowitz, il désigne plus largement l’incertitude qui entoure le rendement.

Un investissement dont la performance se situe presque toujours entre 2 % et 4 % est relativement prévisible. Un investissement qui peut aussi bien gagner 30 % que perdre 25 % est beaucoup plus incertain.

Cette dispersion des résultats est souvent mesurée par la variance ou par l'écart-type. Plus l’écart-type est élevé, plus les performances sont éloignées de leur moyenne et plus le placement est considéré comme volatil.

On peut se représenter deux routes. La première monte régulièrement, avec quelques petites irrégularités. La seconde connaît des montées abruptes et des descentes brutales. Même si les deux routes atteignent éventuellement la même altitude, la seconde impose un trajet beaucoup plus mouvementé.

La volatilité ne résume toutefois pas tous les risques. Elle ne mesure pas directement le risque de faillite, le manque de liquidité, l’inflation, les changements de réglementation ou une perte permanente de capital. Elle reste néanmoins une mesure très utilisée, car elle permet de comparer mathématiquement les fluctuations de différents portefeuilles.

Pourquoi deux actifs risqués peuvent-ils former un portefeuille moins risqué ?

Considérons deux actifs, A et B.

L’actif A possède un rendement attendu de 6 % et un certain niveau de volatilité. L’actif B possède également un rendement attendu de 6 % et une volatilité comparable.

Si nous investissons la moitié du portefeuille dans A et l’autre moitié dans B, le rendement attendu du portefeuille reste de 6 % :

Pourtant, le risque du portefeuille peut devenir inférieur à celui de chacun des deux actifs.

Comment est-ce possible ?

Si A et B ne montent pas et ne baissent pas toujours au même moment, les mauvaises performances de l’un peuvent être partiellement compensées par les bonnes performances de l’autre. Le rendement moyen reste le même, mais le trajet devient plus régulier.

C’est cette réduction potentielle du risque, obtenue sans diminution automatique du rendement attendu, qui est parfois surnommée le « repas gratuit » de la finance.

L’expression ne signifie pas que la diversification supprime tout risque ni qu’elle permet de gagner sans effort. Elle souligne qu’à hypothèses identiques, il peut être possible d’améliorer le rapport entre rendement et risque simplement en combinant mieux les actifs.

Qu’est-ce que la corrélation ?

La corrélation mesure la tendance de deux actifs à évoluer ensemble. Elle se situe entre -1 et +1.

Une corrélation proche de +1 indique que les deux actifs ont tendance à évoluer dans la même direction au même moment. Lorsqu’un actif monte, l’autre monte souvent aussi. Lorsqu’il baisse, l’autre tend également à baisser.

Une corrélation proche de 0 signifie qu’il n’existe pas de relation linéaire stable entre leurs mouvements. Les variations de l’un donnent peu d’informations sur celles de l’autre.

Une corrélation proche de -1 indique que les actifs ont tendance à évoluer en sens opposé. Lorsque l’un monte, l’autre baisse, et inversement.

La diversification est généralement plus efficace lorsque les corrélations sont faibles ou négatives. Deux investissements parfaitement corrélés apportent peu de diversification, même s’ils portent des noms différents.

Imaginons, par exemple, un investisseur qui achète des actions de dix banques opérant dans le même pays. Il possède bien dix titres, mais ceux-ci peuvent être exposés aux mêmes taux d’intérêt, aux mêmes règles, au même marché immobilier et au même cycle économique. Son portefeuille paraît diversifié en nombre de lignes, mais il reste concentré dans un seul secteur.

À l’inverse, un portefeuille combinant des entreprises de secteurs différents, plusieurs zones géographiques et différentes catégories d’actifs peut être exposé à des moteurs économiques plus variés.

La diversité visible n’est donc pas toujours une véritable diversification. Ce qui compte n’est pas seulement le nombre d’actifs, mais la différence entre leurs sources de risque.

Comment calcule-t-on le risque d’un portefeuille ?

Pour deux actifs, la formule de la variance du portefeuille peut sembler impressionnante :

Derrière ces symboles se cache une idée assez intuitive.

Le symbole représente le poids de chaque actif dans le portefeuille. Si la moitié du capital est placée dans A, alors .

Le symbole représente la volatilité de chaque actif.

Le symbole , prononcé « rho », représente la corrélation entre A et B.

Les deux premiers éléments de la formule mesurent la contribution individuelle de chaque actif au risque. Le dernier élément mesure la manière dont les deux actifs interagissent.

C’est précisément ce dernier terme qui rend la diversification intéressante. Lorsque la corrélation est inférieure à +1, le risque du portefeuille peut être inférieur à la simple moyenne des risques individuels.

Prenons deux actifs ayant chacun une volatilité de 20 %, avec une répartition égale.

S’ils sont parfaitement corrélés, la volatilité du portefeuille reste de 20 %. Ils se comportent comme un seul et même actif.

Si leur corrélation est égale à 0, la volatilité du portefeuille descend à environ 14,1 %.

Si leur corrélation est égale à -0,5, elle tombe à environ 10 %.

Dans les trois cas, si les deux actifs ont le même rendement attendu, celui du portefeuille ne change pas. La différence vient uniquement de leur corrélation.

Qu’est-ce que la frontière efficiente ?

Markowitz ne cherche pas uniquement à réduire le risque. Si tel était l’unique objectif, la solution pourrait consister à conserver des actifs très peu volatils, voire des liquidités, au prix d’un rendement potentiellement faible et d’une exposition à l’inflation.

La véritable question est donc : quel rendement peut-on espérer pour un niveau de risque donné ?

En faisant varier les proportions de plusieurs actifs, on obtient un grand nombre de portefeuilles possibles. Chacun possède son propre rendement attendu et son propre niveau de risque.

Lorsqu’on représente ces portefeuilles sur un graphique, avec le risque sur l’axe horizontal et le rendement attendu sur l’axe vertical, certains portefeuilles apparaissent clairement meilleurs que d’autres.

Un portefeuille est dit inefficace s’il existe une autre combinaison qui offre davantage de rendement pour le même risque, ou moins de risque pour le même rendement.

Les meilleures combinaisons dessinent une courbe appelée frontière efficiente.

Chaque point de la frontière correspond à un compromis différent. Dans la partie basse, les portefeuilles recherchent davantage de stabilité. Plus on avance vers le haut et vers la droite, plus le rendement attendu augmente, mais plus le risque progresse également.

Il n’existe donc pas un portefeuille universellement parfait. Le choix dépend notamment de l’horizon d’investissement, de la capacité financière à supporter une perte, des objectifs et de la tolérance personnelle aux fluctuations.

La théorie permet d’identifier les portefeuilles mathématiquement efficaces. Elle ne peut pas décider à la place d’une personne du niveau de risque qui lui convient.

Pourquoi la diversification ne repose-t-elle pas uniquement sur les actions ?

La diversification peut être recherchée à plusieurs niveaux.

Au sein des actions, elle peut concerner les secteurs d’activité, la taille des entreprises, les pays, les devises ou les modèles économiques. Mais un portefeuille composé uniquement d’actions reste exposé aux risques généraux des marchés d’actions.

L’association de différentes catégories d’actifs peut élargir la diversification. Les obligations, les supports monétaires, l’immobilier, les infrastructures ou certaines matières premières ne réagissent pas toujours aux mêmes événements de la même façon.

Une baisse des taux d’intérêt peut, par exemple, soutenir la valeur de certaines obligations, alors qu’un ralentissement économique peut peser sur les bénéfices des entreprises. Une hausse inattendue de l’inflation peut favoriser certains actifs réels tout en pénalisant les obligations à taux fixe.

Ces relations ne sont ni permanentes ni garanties. Elles dépendent du contexte, du niveau des taux, des anticipations des investisseurs et de nombreuses autres variables. La diversification consiste donc à construire un ensemble de sources de rendement, et non à chercher une association supposée infaillible.

Quels risques la diversification peut-elle réellement réduire ?

Il est utile de distinguer le risque spécifique du risque général de marché.

Le risque spécifique concerne une entreprise, un secteur ou un émetteur particulier. Une erreur de gestion, un produit défaillant, une fraude ou la perte d’un client majeur peuvent fortement affecter une seule société. En détenant de nombreuses entreprises réellement différentes, l’impact d’un incident isolé peut être réduit.

Le risque de marché, en revanche, touche une grande partie des actifs simultanément. Une récession mondiale, une crise financière ou une hausse brutale de l’aversion au risque peut entraîner des baisses très larges. Ce risque ne disparaît pas simplement en ajoutant davantage d’actions au portefeuille.

La diversification permet donc surtout de diminuer le risque évitable lié à une concentration excessive. Elle ne supprime pas les grands risques économiques et financiers.

Cette distinction est essentielle. Un portefeuille diversifié peut perdre de la valeur. Il est seulement conçu pour éviter qu’un seul événement, une seule entreprise ou une seule hypothèse ne compromette l’ensemble du capital.

Pourquoi les corrélations peuvent-elles devenir trompeuses ?

La corrélation n’est pas une loi de la nature. Elle est estimée à partir de données passées et peut changer.

Deux actifs ayant historiquement évolué de manière indépendante peuvent soudainement baisser ensemble lors d’une crise. Lorsque les investisseurs cherchent rapidement des liquidités, ils peuvent vendre plusieurs catégories d’actifs au même moment. Les corrélations ont alors tendance à augmenter précisément lorsque la diversification est la plus nécessaire.

Le résultat dépend également de la période étudiée. Une corrélation calculée sur cinq ans peut être différente de celle observée sur un an. Des données mensuelles peuvent produire une estimation différente de données quotidiennes.

Enfin, une corrélation faible ne signifie pas qu’il n’existe aucune relation. Deux actifs peuvent être liés d’une manière complexe que le coefficient de corrélation linéaire ne détecte pas complètement.

Les modèles de portefeuille donnent donc une carte, mais pas une certitude. La qualité de leur résultat dépend de la qualité des hypothèses utilisées.

Peut-on être trop diversifié ?

La diversification possède aussi des limites pratiques.

Ajouter un nouvel actif est utile s’il apporte une source de rendement ou de risque réellement différente. En revanche, accumuler des placements très proches peut compliquer le portefeuille sans améliorer sensiblement sa robustesse.

Un portefeuille excessivement fragmenté peut devenir difficile à comprendre, à suivre et à rééquilibrer. Les frais peuvent également augmenter. Il devient alors possible de posséder plusieurs fonds qui investissent, sans que cela soit évident, dans les mêmes entreprises.

L’objectif n’est donc pas de collectionner les placements. Il est de construire un ensemble cohérent où chaque composante remplit une fonction identifiable.

Une bonne diversification doit pouvoir être expliquée simplement. Pourquoi cet actif est-il présent ? Quel risque apporte-t-il ? Dans quel contexte pourrait-il soutenir le portefeuille ? Duplique-t-il une exposition déjà existante ? Ces questions sont souvent plus utiles que le seul nombre de lignes détenues.

Pourquoi faut-il rééquilibrer un portefeuille ?

Même lorsqu’une répartition a été soigneusement choisie, elle évolue avec les marchés.

Supposons qu’un portefeuille soit composé à parts égales de deux catégories d’actifs. Si la première progresse fortement tandis que la seconde recule, la première peut représenter 65 % ou 70 % de l’ensemble. Le portefeuille devient alors plus dépendant de cette catégorie et peut présenter un risque différent de celui qui avait été accepté au départ.

Le rééquilibrage consiste à ramener périodiquement les poids vers la répartition souhaitée. Il peut conduire à réduire une position qui a beaucoup progressé et à renforcer celle qui a moins bien performé.

Cette discipline ne garantit pas une meilleure performance. Elle permet surtout de maintenir une structure de risque cohérente dans le temps, tout en limitant les décisions dictées par l’enthousiasme ou la peur.

La fréquence de rééquilibrage doit rester raisonnable. Des interventions trop fréquentes peuvent générer des frais, de la fiscalité et des décisions inutiles face à de simples mouvements de court terme.

Le « repas gratuit » est-il vraiment gratuit ?

La formule est volontairement provocatrice. La diversification peut améliorer le couple rendement-risque, mais elle comporte plusieurs contreparties.

Elle ne protège pas contre toutes les pertes. Elle peut limiter la performance à certains moments, car les actifs les moins performants freinent ceux qui progressent fortement. Elle nécessite aussi de connaître ses expositions, de surveiller les frais et d’accepter qu’aucune catégorie d’actifs ne soit systématiquement gagnante.

Cette dernière idée est psychologiquement difficile. Dans un portefeuille diversifié, il y aura presque toujours un investissement décevant. Ce n’est pas nécessairement un défaut. Si tous les actifs enregistrent exactement les mêmes performances au même moment, la diversification est probablement faible.

La frustration occasionnelle fait donc partie du mécanisme. On accepte de ne pas détenir uniquement le meilleur placement de l’année, impossible à identifier à l’avance, afin de réduire la dépendance à une seule prévision.

Que faut-il retenir de la théorie moderne du portefeuille ?

La grande leçon de Harry Markowitz n’est pas qu’une formule mathématique permettrait d’éliminer l’incertitude. Elle est que le risque doit être étudié au niveau de l’ensemble du portefeuille.

Un investissement ne peut pas être jugé uniquement selon sa performance ou sa volatilité individuelle. Il faut aussi comprendre son interaction avec les autres placements.

La diversification devient réellement efficace lorsque les actifs reposent sur des moteurs différents et présentent des corrélations imparfaites. Dans ces conditions, il est possible de réduire les fluctuations sans diminuer mécaniquement le rendement attendu.

Ce bénéfice explique l’expression de « repas gratuit ». Pourtant, la formule ne doit pas masquer la réalité : les rendements restent incertains, les corrélations peuvent changer et aucun modèle ne prédit parfaitement l’avenir.

La théorie moderne du portefeuille propose surtout une méthode de pensée. Plutôt que de rechercher l’actif miracle, elle invite à construire un équilibre. Plutôt que de concentrer son patrimoine sur une conviction, elle encourage à organiser l’incertitude.

En finance comme dans de nombreux domaines, la solidité vient rarement d’un élément parfait. Elle vient plus souvent d’un ensemble d’éléments imparfaits qui se complètent.

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